L’histoire d’Ismaël pour tous les parents d’enfants prématurés

Le 17 juillet 2018, vers 11h, naissait Ismaël, mon troisième bébé. Sa soeur a 4 ans et demi et son frère 1 an et demi. Ismaël a aujourd’hui 3 mois. Comme j’aime le dire, il est le fruit d’une grossesse surprise mais est devenu un enfant désiré le jour où nous avons décidé qu’il serait notre troisième enfant.

Ismaël est né à 30 semaines de grossesse soit 7 mois de grossesse avec un retard de croissance dû à une pre-eclampsie ayant atteint le stade de Hellp syndrome. Une pré-eclampsie est une maladie qui apparait dans la seconde partie d’une grossesse. Il s’agit d’une cause majeure de mortalité maternelle. La prééclampsie, aussi appelée toxémie gravidique, concerne 1 à 3 % des grossesses. Elle se complique parfois d’atteintes cérébrales, rénales et/ou hépatiques visibles sur le bilan sanguin. Le Hellp syndrome caractérise l’atteinte hépatique. J’ai aujourd’hui décidé de vous raconter mon histoire pour faire davantage connaître la pré-éclampsie, et surtout pour parler de mon expérience personnelle. J’ai compris que ça pourrait servir aux femmes et aux pères qui le vivent et à l’entourage aussi. Mais aussi, aux autres, à ceux à qui l’on dit « il est né avec 2 mois d’avance » et qui ne réagissent pas, qui ne se doutent pas, de chaque étape qu’il a fallu gravir, de chaque pas minuscule chaque jour, qui n’ont aucune idée des peurs, des angoisses, des cris, du désespoir, de la déception, de la culpabilité que j’ai ressenti et de la force qu’il a fallu déployer pour être là, debout et ensemble.

Ma fille, Malia, 4 ans et demi, est née à terme, même plus qu’à terme. On m’a déclenché à J+4 du terme, elle est née 30h plus tard. Je n’avais jamais eu aussi mal de ma vie. Les contractions dues au déclenchement sont extrêmement fortes. Et on ne peut poser de péridurale avant l’ouverture du col. Je suis ainsi restée plus de 20h sans aucun anti-douleurs. L’anesthésiste a eu bien du mal à me poser la péri et s’y est repris à 5 fois. Lors de la sortie de Malia, les sage-femmes sont montées sur mon ventre pour accélérer la sortie du bébé, j’ai appris bien après que cet acte appelé « expression abdominale » était interdit depuis 2007. J’avais dès lors compris qu’un accouchement n’avait rien anodin. A vrai dire, j’avais vécu un extrêmement mauvais moment et j’avais beaucoup de mal à me dire que pour avoir de nouveau un enfant, je devrais passer par là…

Zacharie est, lui, né fin janvier 2017, le jour du terme. J’ai eu une hémorragie de la délivrance à la suite de l’accouchement et ce fut la première fois que j’ai cru mourir. J’ai eu 2 transfusions.

Tout me laissant donc à penser qu’Ismaël naitrait lui aussi à terme. Je savais que le temps de gestation par femme était assez similaire pour chacun de ses enfants. Le 11 juillet, je partais donc faire ma dernière écho avant de partir le lendemain pour un mois en vacances, première destination Lyon. Il faisait beau, je déposais ma fille chez ma belle-mère en claquette pour aller faire mon écho, lui disant que je revenais dans une heure pour faire les valises. Et puis, je ne suis pas revenue.

Durant l’écho, j’ai tout de suite vu que le sage-femme regardait plusieurs fois le même endroit en fronçant des sourcils. Et puis, à la fin, il a dit, « bon, il y a quelque chose qui ne va pas. Allez aux Urgences pour faire une écho avec un échographe ». Vous les connaissez ces secondes où tout bascule ? J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds. A ce moment, j’ai senti que c’était quelque chose de grave. J’ai laissé couler mes larmes. Il m’a dit « Je peux me tromper, mais j’ai vérifié 3 fois et le bébé est petit, son fémur est petit. Son frère et sa soeur étaient petits à la naissance ? ». Zacharie pesait 4kg à la naissance et 51cm. Le sage-femme me demande d’aller tout de suite aux Urgences.

J’y suis allée à pieds sans appeler personne. En essayant de respirer. En pensant à tout. Tout ce qui pouvait se passer. Il bougeait sur l’écho alors il était vivant. Peut-être était-il un nain ? Peut-être était-il trisomique ? Peut-être avait-il une déformation des jambes ? Peut-être que j’avais mangé une merde. Peut-être qu’il allait mourir. Peut-être que j’avais tellement réfléchi à le garder ou non qu’il allait mourir.

J’arrive aux Urgences et je dis machinalement « je viens de faire mon écho du 3ème trimestre et on m’a dit d’aller la refaire aux Urgences tout de suite ». Je suis hagarde, et j’aimerais être partout, n’importe où sauf ici. Ils me prennent immédiatement. Prennent ma tension : 22. Ils me demandent de m’allonger, de boire pour faire rapidement un test d’urine.  Ils me mettent le dynamap (un moniteur de surveillance de la tension. La médecin en chef vient me voir. « vous faites une pré-éclampsie, une infirmière viendra tous les jours chez vous vérifier votre tension » et on avisera. Je ne comprends pas. Je ne sais même pas ce que c’est, je panique. Elle est ferme, me demande de l’écouter « j’ai besoin que vous m’écoutiez ». Elle m’explique. Je fais une crise d’angoisse. Les heures passent. Il est maintenant 22h. J’ai 5% de batterie, pas de chargeur. Mon compagnon est avec mes 2 enfants et ne peut pas venir. Je n’ai rien sur moi. Je pense rentrer ce soir. Et puis, on me fait une échographie. « Votre bébé a un retard de croissance significatif. On va voir ce que l’on fait. » Puis 1h après, passée seule, sans téléphone, « On a eu votre test d’urine, vous êtes en Helpp syndrome, vous avez un gros taux de protéinurie dans les urines, c’est le dernier stade de la pré-éclampsie. Votre tension ne baisse pas. Vous n’allez pas rentrer chez vous. » Je fais une crise d’angoisse et une crise d’asthme. Je n’écoute plus. Je dis bêtement « mais, on part en vacances demain, j’ai un bébé de 17 mois, je dois rentrer chez moi. » Et elle me dit « vous seriez partie, vous seriez sûrement morte Madame ». J’ai eu du mal à intégrer ces mots. Des semaines même. Et j’y repense tous les jours.

Et puis, ils m’ont dit « Ne vous levez pas. Un brancard arrive. On va vous emmener dans votre chambre. » J’ai juste envoyé un message au père de mes enfants. On m’a fait une injection de corticoïdes dans la fesse à renouveler dans 48h : « c’est pour maturer les poumons du bébé s’il l’on doit l’extraire ». Oui, elle avait dit « extraire ». A partir de ce moment, on m’a fait un dynamap (qui restait branché 30 minutes) toutes les 4h, un monitoring pour surveiller le coeur du bébé toutes les 3h, on m’a donné des médicaments pour faire baisser la tension chaque jour et on a récolté toutes mes urines. Le jour et la nuit. 6 jours. 6 jours où je pleurais devant les ralentissements du coeur du bébé, où j’étais complètement apeurée. 6 jours où je savais que l’on pouvait, à n’importe quel moment me dire « on y va ». Avant chaque monito, on me demande d’attendre le débrief de l’équipe pour manger au cas où ils décident que c’est le moment de faire sortir le bébé. On m’a demandé à trois reprises si le père était le même « une pré-éclampsie est extrêmement rare pour une troisième grossesse.

Le troisième jour d’hospitalisation, je suis sortie dans le jardin voir mon fils et ma fille. Ca m’a fait du bien mais je me suis rendue compte que tout mon corps et mon visage avait enflé ; le symptôme le plus remarquable de la maladie. Le soir même, à 22h, après un monitoring avec deux ralentissements, le médecin en chef vient me voir « J’étais devant mon écran, je regardais attentivement le coeur de votre bébé et j’ai bien envie de l’extraire ce soir ». Voilà elle avait dit « bien envie » et elle avait dit « extraire » et en fait je me foutais du jargon, de la politesse, j’étais en panique intense qui me déclenchait une crise d’asthme immédiate. Je lui dis que si j’accouche durant la nuit, mon mari ne pourrait pas venir, que j’allais être seule. Elle me demande de l’appeler. Il vient. Après un second monito, elle est rassurée, elle veut attendre demain, que la seconde injection de corticoïdes fasse effet « c’est très important pour les poumons de votre bébé ». « Nous faisons chaque jour une réunion pour peser la balance bénéfices risques pour vous et votre bébé et nous prenons le moins de risques possibles pour tous les deux ». Je ne suis plus du tout rassurée. Alors que jusqu’ici, je répétais, « je ne veux pas qu’il sorte, il est tout petit, il peut pas vivre, je suis pas prête, j’ai même pas de prénom, je voulais développer la parole de Zac cet été pour éviter les jalousies, pourquoi ça m’arrive à moi », je veux maintenant qu’on le sorte, le stress est insoutenable, je me dis qu’il peut s’arrêter de respirer en moi, à chaque minute. Je ne comprends plus pourquoi on prend ce risque.

Je commence à être complètement désorientée. Je ne dors plus du tout depuis plusieurs jours et j’ai des pensées incohérentes. Je pense souvent qu’il faut que je fasse ma valise de maternité par exemple. Ou ma valise pour les vacances. Je dors 20 minutes et me réveille en sursaut en donnant des coups sur mon ventre pour que le bébé bouge afin de vérifier s’il est en vie. Le 5ème jour, on me fait une écho. Les échanges entre le placenta et le bébé ne sont effectifs qu’à 30% désormais. Le poids estimé est de 1,400kg. Le médecin en chef me demande de rencontrer une psychologue rattachée au service de néonatologie et d’aller visiter ce service. « Ca vous permettra de dédiaboliser et de visualiser où sera votre bébé quand vous ne pourrez pas encore aller le voir ». La césarienne sera pour demain après-midi, le 17 juillet, ça ne sert plus à rien de garder le bébé dans mon ventre, les échanges ne sont pas bons, il ne prend plus de poids et il n’y a plus que des risques désormais.

Le 17 au matin, le monito n’est pas bon. C’est finalement une césarienne d’urgence. Le papa est là et il va pouvoir y assister. J’ai un œdème sur tout le corps, le dos compris, l’anesthésiste a du mal à poser la rachianesthésie (anesthésie locale pour la césarienne), il s’y prend à 5 fois. Il y a 10 personnes dans la salle. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Je pense à mes 2 enfants et je prie pour ne pas mourir. Je n’arrive pas à penser que le bébé sortira vivant. Je suis certaine qu’il va mourir. Qu’il ne respirera pas. Quelqu’un est à côté de ma tête, surveille mon visage et ma tension. Les médecins posent le plan. Mon mari peut rentrer désormais, il est à côté de moi. Je ne contrôle plus mes mains et mes bras qui tremblent et font de gros mouvements. L’angoisse est insoutenable, le temps est long, je sens tout. Je n’ai pas mal mais je sens tout. Comme chez le dentiste. Je suis trop stressée, je ne veux pas vivre le moment où le bébé va sortir. Je ferme les yeux. L’anesthésiste me demande si je vais bien et me demande de garder les yeux ouverts. Je voudrais m’extraire de ce moment. J’ai envie qu’on m’endorme. Je ne veux même pas voir comment il va être. Il va forcément lui manquer quelque chose. Il va être minuscule. Il va sans doute ne pas respirer, peut-être qu’il aura des déformations. Peut-être qu’il va me faire peur. Peut-être que je ne vais pas l’aimer. Ma tension est autour de 20, j’ai l’impression que mon coeur va s’arrêter. Et puis, après 40 minutes d’opération, je sens le moment où ils écartent les côtes. Ils disent « Voilà voilà c’est fini ». Et puis, il a pleuré. Un grand cri. Un grand pleur de bébé. Pour me dire Je suis vivant. J’ai pleuré. Mes mains ont instantanément arrêté de trembler. Les deux pédiatres présentes ont dit « on a une seconde pour le mettre sur vous ». Elles l’ont mis 2 secondes dans mon cou. Il tenait sous mon menton dans mon cou. J’ai pleuré. Et puis elles ont couru et sont sorties avec lui. 5 minutes plus tard, elles ont dit à mon mari de les rejoindre. On m’a recousue pendant 45 minutes et je suis restée 3h en salle de réveil avant que l’on me remonte dans ma chambre.

J’étais déjà heureuse qu’il ait pleuré en sortant. Mon mari est venue me montrer des photos. « il a été intubé mais maintenant il va bien, il pèse 1460g et ils ont demandé son prénom ». On n’avait pas décidé du prénom. Je ne voulais pas décider de son prénom avant de voir s’il allait vivre. Et je n’étais pas encore prête à le lui donner. L’infirmière m’a dit qu’il était conseillé de se lever le plus tôt possible après la césarienne mais qu’évidemment, pour voir mon fils , au service néonatologie qui était à un autre étage, j’irais en chaise roulante. Je me suis levée, évidemment, comme toutes les femmes, j’avais littéralement l’impression que l’on m’avait poignardée. Mais je n’avais qu’une envie me lever et aller voir ce bébé que je n’avais pas encore vu.

On est descendus. Mon mari a appuyé sur l’interphone et a dit « c’est M. XXX ». Il était inscrit sur la porte « Sonnez et dites de qui vous êtes le père ou la mère ». Bébé n’avait pas encore de prénom… Nous sommes entrés, j’ai lu les consignes, je me suis levée de mon siège et je me suis lavée les mains 30 secondes sous l’eau avec le savon, puis j’ai mis du gel hydroalcoolique 30 secondes. Puis on a mis une blouse. Des gestes banals que l’on a répétés au moins 8 fois par jour pendant un mois. Dès que l’on est entrés dans le service, j’ai senti que l’on rentrait dans un endroit à part. Dans un autre monde. Sans temps. Sans heures, sans minute, sans sommeil. un monde de bips, d’attente, d’espoir, de pleurs, de désespoir et d’amour aussi. Je suis allée jusqu’à la chambre en chaise roulante. C’était une chambre de deux bébés. Mon mec m’a mis devant la couveuse. Il était minuscule, avec une mini couche trop grande pour lui, avec des fils partout, sur la main, sur le pied, dans la bouche, et des lunettes pour respirer. Et juste à côté de la couveuse, il y avait une machine avec un tas de chiffres que j’allais apprendre à décrypter. Il faisait sombre, il y a avait peu de bruit, juste le bruit des machines, des alarmes, quelques rares pleurs, et les pas des infirmières. Dans la couveuse, juste à côté de la tête de mon bébé, il y avait aussi une pieuvre ou un poulpe et je me suis dit qu’ils s’étaient gourés de couveuse et que ça devait appartenir à quelqu’un d’autre. Avant que je découvre l’histoire magique de ces petites pieuvres.

 

 

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Il aurait dû naître aujourd’hui et je ne me souviens déjà plus comment c’était avant lui. Ça, c’est sa pieuvre. La pieuvre que j’ai aperçue à côté de lui la première fois que je l’ai vu. Ds la couveuse mon bébé, dans un plastique avec une sonde gastrique dans la bouche, une assistance respiratoire dans le nez, des perfusions, et des électrodes sur son petit corps d’1kg. À ses côtés, cette petite pieuvre en crochet envoyée, comme des milliers d’autres, par une asso dans les hôpitaux pr réconforter et tranquilliser les prématurés et bébés malades. Si l’on m’avait dit, il y a 2 mois, que des fées confectionnaient des pieuvres pour des bébés trop petits qui habitaient des boîtes, j’aurais cru lire le dernier scénario de Tim Burton. Je me souviens qu’alors que tout semblait s’écrouler autour de moi et que je sentais le sol se dérober sous mes pieds en regardant mon bébé à travers le plexiglas, j’ai été émue que quelqu’un, quelque part, ait pris le temps de confectionner cette petite pieuvre pour mon fils. Quand ns sommes rentrés à la maison après un mois d’hospitalisation, j’ai mis la petite pieuvre dans un tiroir comme tant d’autres choses qui me rappelaient l’hôpital, les bips, les cris, les larmes et les alarmes, l’odeur, les fils rouges, verts, bleus qui donnaient à mon fils des allures de PlayStation Nouvelle génération. Deux semaines plus tard, j’ai trouvé une pochette plastique ds un sac non vidé avec une carte de visite au nom de l’asso qui envoie les pieuvres (Petite Pieuvre Sensation Cocon) et le prénom de la personne qui avait crocheté la pieuvre d’Ismaël : Alex. Je rêve qu’elle voie cette photo. Et puis, j’ai accepté ce qu’il s’était passé, pardonné au sort pr ne plus me demander pourquoi, je me ss sentie chanceuse qu’il soit en bonne santé, et j’ai pensé à ts les parents dont les enfants sont malades. Y a-t-il pire au monde ? Je suis allée chercher la petite pieuvre en revenant de vacances. Je l’ai remise à côté de mon fils, elle qui avait passé un mois, jour et nuit, dans une petite boîte avec lui. Elle qui illustre le début de son histoire. Cette petite pieuvre qui a rencontré mon fils avant moi. #monfils #maman #premature

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On a attendu qu’une infirmière vienne. Je me souviens, elle m’ a demandé si ça allait. Je pense que mon visage criait que ça n’allait pas. Elle nous a dit qu’il allait bien. C’était étrange d’entendre ça. Une dizaine de fils, il ne bougeait pas, faisait la taille d’un chaton mais elle avait dit qu’il allait bien. Elle nous explique l’histoire de la pieuvre, nous demande si l’on a des questions. Au fond de moi, j’en ai des dizaines mais je ne me sens pas la force d’avoir les réponses pour le moment. « Est-il normal ? », « Va-t-il respirer normalement ? », « Aura-t-il des séquelles ? », « Quand pourra-t-il sortir ? » « Rattrapera-t-il son retard ? », « A-t-il des déformations ? ». Je ne demande rien. Je ne me sens pas la force d’avoir les réponses. Pour l’instant, il est vivant et c’est bien assez comme nouvelle pour aujourd’hui.

Elle m’explique les bienfaits de la méthode kangourou et me propose de le prendre en peau à peau si je n’ai pas trop de douleurs. Elle me dit de ne pas avoir peur des fils, que ça va aller. Si en haut, dans le service « grossesses à risque », on m’a fortement incitée à allaiter malgré mes refus, ici le discours est tout autre. L’important c’est de créer du lien, de faire comme la maman l’entend, la prise de poids au lait artificiel est plus rapide et de toute manière à ce terme, ils ne peuvent pas téter, ils sont uniquement nourris grâce à une sonde gastrique qui passe par la bouche ou le nez. L’important c’est de créer du lien en faisant du peau à peau. Ici commençait la première d’un nombre incalculable de minutes de peau à peau. Et on s’est effectivement apprivoisés comme ça, l’un contre l’autre. Chaque jour, je lui demandais d’aller bien, de grandir vite. J’avais une seul envie, une seule pensée qui me remplissait de joie, m’imaginer avec mes 3 enfants partir en vacances.

bébé prématuré

Les jours se suivaient et se ressemblaient. On continuait à me faire des dynamaps, à récolter mes urines, à me faire des prises de sang et je faisais une dizaine d’aller-retours du 4ème au 3ème étage, jours et nuits. Une dizaine de lavage de main, une dizaine d’appels à l’interphone « Oui c’est Madame XXX ». Jusqu’à ce que l’on choisisse le dernier jour possible qu’il s’appellerait Ismaël et que je dise à l’interphone « Oui, c’est la maman d’Ismaël ». On dit qu’il y a parfois de grandes difficultés à créer un lien avec son bébé prématuré comme il est isolé dans sa couveuse et que les parents mettent souvent du temps à se sentir eux-mêmes parents. Alors, cet interphone, j’avais l’impression qu’il s’agissait d’une psychanalyse « Bonjour, c’est la maman d’Ismaël ». Une dizaine de fois par jour, comme pour prendre conscience qu’il était sorti, qu’il était mon bébé.

On pouvait y aller le jour et la nuit. Et j’y allais le jour et la nuit. A 3h du matin, en mettant une quinzaine de minutes pour me déplacer avec le ventre qui me tirait. Ce service était sans jour et sans nuit. Il y avait très peu de papas la nuit, beaucoup de mamans, comme des zombies, déambulant avec leur coussins de grossesse, se tortillant pour tenter d’adopter une position confortable dans les fauteuils. La nuit, il ne faisait jamais complètement nuit, il y avait 1000 lumières de toutes les couleurs, pleins d’écrans, des pleurs, des bips, des alarmes, des bruits de pas pressés. La nuit m’angoissait. On pouvait également appeler jour et nuit pour demander comment aller le bébé mais je préférais descendre.

Et puis, mon infirmière m’a dit que je pouvais sortir le lendemain. Et j’ai compris que ce serait une épreuve terrible. Quitter l’hôpital sans mon bébé. Tous les jours, quand je voyais mes enfants dans le jardin, je voyais les couples sortir avec leur bébé et je savais que j’allais sortir sans le mien mais je ne préférais même pas l’imaginer. L’infirmière m’a dit que c’est finalement plus facile pour les parents qui ont leur premier enfant car ils n’ont pas connu autre chose et n’ont pas de point de comparaison. Et qu’ils ne sentaient pas non plus torturer entre l’hôpital et leurs enfants à la maison.

Zacharie avait rencontré son frère à ses 5 jours. Il m’avait vu avec le bébé sur moi et m’avait dit au revoir. Une bonne réaction selon la psychologue. La seconde fois, il avait fait coucou au bébé. Et la troisième, il était avec sa soeur et il lui a touché les pieds et été même amusé. Ce jour où nous étions tous les 5 m’a remplie de joie.

On m’avait dit qu’à 34 semaines d’aménorrhée, les bébés commencent à avoir le réflexe de succion. Dès le premier jour de sa 34ème semaine, je demandais à son infirmière pourquoi on n’essayait pas. « Non mais, ça vient pas comme ça, d’un cou, il va falloir être patiente ». Et j’en manquais de patience. Ismaël partageait désormais la chambre avec 4 bébés. Je ne supportais plus les bruits, le stress, les pleurs des femmes, j’étais même agacée. Je m’en voulais de laisser Zacharie, je voulais que ça aille plus vite et le temps était lent. Dès qu’il a commencé à prendre un peu le biberon, je restais le maximum de temps à l’hôpital pour le stimuler. Il respirait bien, ne désaturait pas, je savais que c’était la condition sine qua none pour sortir quand il aurait atteint 36SA. Il fallait qu’il apprenne à boire et à bien respirer en buvant. Les infirmières n’avaient pas tout le temps le temps de le stimuler et quand il n’était pas éveillé, elle lui donnait à manger par sonde. Et malheureusement, il n’était pas souvent éveillé. Alors, je le stimulais sans cesse pour qu’il boive, lui touchait les oreilles tout en surveillant ses constantes. Et puis, en 2 jours d’obstination, il a bu tous ses biberons. Le 3ème jour, le médecin décidait de retirer la sonde. Je voyais pour la première fois son visage sans sonde. Et je le trouvais beau mon bébé. J’avais de plus en plus de mal à venir le matin. A traverser la cour de l’hôpital, à voir les couples sortir de la mater avec leur bébé, à sonner à l’interphone pour dire « Je suis la maman d’Ismaël », à me laver les mains 1 minute, à enfiler blouse et surchaussure, à voir mon bébé dans sa boite, seul, dans une chambre avec 4 autres bébés. Je perdais patience. Tout me pesait. Les pleurs de la maman, à 50cm derrière moi, ses cris quand le coeur de sa fille oubliait de respirer. J’étais extrêmement fatiguée, encore en anémie sévère. Parfois, je m’imaginais débrancher mon bébé et partir en courant avec lui. On a donné le premier bain et ce fut le premier jour où je le portais sans ses fils à plus de 2 mètres de sa couveuse.

Et puis, un jour, la pédiatre est venue me voir : « Ismaël va bien, on est étonnés de voir comme il a vite appris à boire, on prévoit une sortie pour la semaine prochaine avec une hospitalisation à domicile mais sachez que la date est rarement tenue, c’est pour que vous vous prépariez à la maison. Mais bravo à vous deux. »

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© Slaine Grew Photographe

Mon dieu, on avait gravi l’Everest, le K2 même. Et on allait rentrer ensemble, on allait être 5. Et on allait être heureux parce que j’avais appris que beaucoup ne rentrent pas ensemble et que l’on était chanceux. Que rien est acquis, que la vie tient à un fil et qu’on ne connaît malheureusement que trop peu son bonheur.

Je pense à toutes les fées qui permettent à nos petites étoiles de les préparer aux mieux à leur sortie sur la Terre. Ces infirmières au métier intense, peu reconnu, mal payé. A leurs mots réconfortants.

Je pense à tous ceux qui m’ont écrit dans ces durs moments, particulièrement à celles qui avaient vécu ce moment difficile auparavant. Et tout spécialement à une femme qui m’a écrit sur Instagram dès que j’ai parlé de mon hospitalisation et dont le message m’a été d’un énorme réconfort. Et puis, j’envoie une tonne de courage à toutes celles qui montent l’Everest en ce moment. J’ai reçu des dizaines de messages depuis juillet de femmes qui passent par là et qui me disent que si mes mots les réconfortent, c’est surtout de voir comment Ismaël a grandi maintenant qui leur donne beaucoup de courage. C’est difficile à croire quand on est au milieu des bips, mais bientôt, vous ferez de superbes promenades et la vie aura une saveur bien plus intense qu’auparavant.

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© Slaine Grew Photographe

12 Responses
  • Martine
    octobre 17, 2018

    J ai travaillé en maternité il y a très lo gtemps et aussi en pédiatrie..
    Merci pour ce témoignage si cette et si touchant que beaucoup de mamans devraient lire

  • Elia
    octobre 17, 2018

    Pppfffiouuu difficile de retenur ses larmes en réalisant votre parcours, cet Everest qu’Ismael a surmonté avec toi, avec vous. Bravo. C’est un champion et il a de qui tenir.

  • Charlotte
    octobre 17, 2018

    Quelle émotion en vous lisant! J’ai eu la chance que mon bébé naisse à terme et de vivre un super accouchement. Je remercie la vie chaque jour d’avoir eu une super grossesse et un bébé en pleine forme. Dans ma famille nous avons connu la prématurité mais aussi la perte d’une petite cousine née trop tôt mais aussi la « survie » d’un petit cousin né lui aussi en avance, son jumeau. Ce moment où la vie et la mort se sont percutées et où tout à valsé.
    Aujourd’hui c’est mon cousin et son épouse qui connaisse l’arrivée d’un bébé né plus tôt que prévu. Et de vous lire ça donne de la force pour les accompagner au mieux. Grâce à vous j’ai aussi pu leur raconter l’histoire de la pieuvre. Leur fille en a une aussi mais personne ne leur avait expliqué l’histoire de cette petite peluche…

    Je vous souhaite plein de bonheur à tous les 5 et plein de beaux voyages à 5. Merci pour la joie de vivre que vous transmettez.

  • Alice
    octobre 18, 2018

    Maman d’une petite métisse de l’age de Zacharie, je suis tes perigrinations culinaires, tes balades avec amusement, tes engagements féministes que je partage. Je suis très touchée par ton témoignage ayant eu la chance d’accoucher plus qu’à terme (J+4)
    Je comprends d’autant mieux ton sourire quotidien et ton énergie débordante, ta joie de vivre transmise à tes enfants!
    Je vois ton petit Ismael qui grandit, s’épanouit entouré d’enormement D’amour de ses parents et ses frère et sœur qui semblent si fiers et attentionnés !
    Que ton histoire réconforte toutes celles et ceux qui vivent ces durs moments

  • Japanbanana
    octobre 18, 2018

    Merci pour ce témoignage et surtout bravo. D’avoir surmonté cette épreuve à 5, et de l’avoir raconté. Si la vie ne tient qu’a un fil, Je vous souhaite à tous les 5 que la bobine soit très très longue!!!! <3

  • Amélie
    octobre 18, 2018

    Je suis très très émue en lisant ton récit. Je te suis sur Instagram depuis longtemps, j’ai suivi l’arrivée d’Ismaël… Mais tous ces mots pour dire la douleur puis le bonheur, c’est magnifique de force et de courage.
    Merci d’avoir partagé votre histoire à tous les 5, à tous les 2.

  • Sandra
    octobre 18, 2018

    Franchement, c’est la première fois depuis que je suis sur la blogosphère que je pleure du début à la fin … Quel article fort, vrai, puissant tellement il déborde d’amour et de sincérité.

    Votre histoire est singulière, unique, douloureuse mais c’est la vôtre : celle d’une maman qui s’est adaptée à chaque fois face aux épreuves et d’un grand Ismaël qui a été d’un courage extraordinaire.

    Longue vie à votre famille et merci pour ce témoignage sans filtre.

  • Ioa
    octobre 18, 2018

    Très émouvant article, la grosesse reste une épreuve difficile où les femmes traversent les vallées de la mort pour donner la vie.
    Je vous souhaite beaucoup de bonheur.

  • Maëlys
    octobre 18, 2018

    Wouahou… Je te suis depuis quelques années pour la cuisine, mais bien évidemment on ne peut que s’attacher a tes petits bouts de chou. Et ton article est coulant de sincérité et de vrai. Je suis jeune, j’ai 22 ans, je ne prévois pas d’avoir un enfant avant un long moment, mais ça touche quand même. Ça touche parce que ça fait parti de la vie, et qu’il n’y surement pas assez de témoignages, ça touche parce que tu racontes avec des mots, tes mots, sans détour. Et puis les mots et Lire c’est encore irremplaçable.

  • Marie Lou afrikasia
    octobre 18, 2018

    Jusqu’ à présent j’appreciais particulièrement ta famille, toi surtout. Maintenant, je t’admire.
    Ça t’a changé, tu as ce petit truc que ceux qui reviennent de loin ont, ça se ressent.
    Bravo à vous, et longue vie Ismaël ☀️

  • Chloé
    octobre 22, 2018

    Ton récit est beau, si beau, écrit avec une plume qui m’a beaucoup émue… Quel courage, quelle force. Je te suis depuis un moment sur Instagram mais je n’avais jamais osé t’écrire, trouvant le moment si difficile et les mots si faibles face à une épreuve aussi terrible. Je ne suis pas encore maman mais toi, tu représentes bien la maman idéale que j’espere un jour devenir. Merci pour ton témoignage qui m’a fait tant pleurer.

  • Sonia
    octobre 25, 2018

    J’ai vécu un peu la même histoire : Hellp Syndrome, « extraction » en urgence (sous anesthésie générale : je n’ai pas vu naître mon bébé), petit préma en néonat et moi clopin-clopant avec ma cicatrice qui fait un mal de chien, l’environnement pas toujours chaleureux (une infirmière détestable avec les mamans, qui m’a enlevé mon enfant du sein un jour où elle a estimé que ça faisait assez longtemps qu’il tétait), la sortie de l’hôpital sans mon bébé, et l’aînée que j’ai à peine vue pendant mon hospitalisation (avec passage par la réa). Et puis l’attente. Que le bébé tête tout seul, qu’il dépasse les 2 kg, qu’on puisse enfin le ramener à la maison.
    C’est dur à vivre et c’est dur de s’en remettre. Ce n’est tellement pas ce qu’on aurait souhaité, pour soi et pour son enfant.
    Mais ensuite, quel bonheur, quand on se retrouve enfin ensemble, et aussi qu’on mesure sa chance que tout le monde aille bien.
    C’était il y a plus de dix ans, mais y penser me bouleverse toujours autant.
    Cela me touche de lire votre histoire.
    Je vous souhaite beaucoup de bonheur avec votre bébé tout neuf 🙂

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